Je viens de terminer les trois tomes d’un roman intitulé « Les Accoucheuses », par Anne-Marie Sicotte. Il se passe très loin de mon univers, à la fois dans le temps et dans l’espace, puisqu’il est situé dans le Québec ultra-catholique et conservateur de la seconde moitié du XIX° siècle. Et pourtant, je l’ai dévoré, et j’y repense sans cesse depuis. A tel point que je fais cet article un peu pour partager avec vous, et un peu pour m’en débarrasser le cerveau !

Le roman aborde plusieurs thèmes, qui se recoupent parfaitement :

  • l’histoire de la médecine et des découvertes médicales, « avant Pasteur »
  • l’histoire de la profession de sage-femme, et le début de la médicalisation des accouchements
  • l’histoire du Québec, les difficultés de l’ancienne colonie française sous domination anglaise
  • la main-mise de l’église catholique sur les francophones du Québec
  • le féminisme et le socialisme idéalisés du XIX° siècle
  • et toutes les histoires individuelles, les destins familiaux qui font de bons romans !

Attention, spoilers inside ! Il est impossible de réellement parler de ce livre et dire pourquoi on l’a aimé sans dévoiler quelques morceaux de l’histoire. Vous voila prévenus …

Impression générale, ce que j’ai beaucoup aimé et ce que j’ai un peu moins aimé

Avant d’être une histoire « médicale », c’est un roman. Pas de la grande littérature, mais une histoire bien faite, bien enlevée, qui nous permet de suivre la vie d’une famille populaire de Montréal pendant une vingtaine d’années, celle de leurs amis et de leur entourage professionnel. Je crois que ces livres sont intéressants même si on n’a pas un intérêt particulier pour la thématique médicale.

Un livre qui apprend beaucoup de choses sans érudition gênante

On découvre ce que c’était que de vivre avant de connaître les virus. Les échanges entre les différentes sage-femmes et les médecins qui cherchent les meilleurs traitements possibles pour leurs malades arrivent à faire passer plein d’informations sans être pédants ou difficile à comprendre.

Cela permet de voir à quel point la médecine a fait des progrès immenses en un siècle et demi. A l’époque, par exemple, on ne savait pas ce qui causait le choléra, ni ce qui faisait mourir les malades qui en étaient touchés (essentiellement la déshydratation). On voit dans le roman des traitements qui semblent fonctionner, mais pas pour les bonnes raisons…

Ca fleure bon le québécois

Bougrine, pantalette et débarbouillette, voilà des mots étranges, qui nous mettent bien dans l’ambiance. On n’est pas en France, mais dans une colonie lointaine, qui a son langage. Pour ceux qui sont allés là-bas, ces quelques mots, les évocations de Montréal ont un parfum d’exotisme, et on se prend à lire les dialogues à haute voix, en essayant de prendre l’accent de là-bas.

Un féminisme un peu outrancier ?

C’est la question que je me suis posée en refermant ce livre. A deux exceptions près, les personnages féminins sont tous positifs, même s’ils peuvent avoir des désaccords. Et les deux femmes dont le personnage est clairement négatif sont présentées comme des femmes de médecins, sous la coupe de leur mari. Ce n’est pas de leur faute, c’est la société qui les élève comme cela et qui les pousse à se transformer en être subordonnés, à épouser les querelles – mauvaises – de leurs époux.

Mais à mon avis, cela va trop loin. En fait, les personnages masculins ne sont présentés comme positifs que s’ils reconnaissent l’égalité de la femme en toute chose, et s’ils font tout pour la promouvoir, contrairement à l’esprit du temps. Alors qu’il fait énormément de choses pour sa femme, Bastien, le mari de Flavie, le personnage central, « a tort ». Les difficultés du couple sont vues du point de vue de Flavie uniquement, et les problèmes de Bastien sont considérés comme secondaires.

A mon avis de femme libérée du XXI° siècle, Flavie y va fort. Je ne veux pas spoiler, donc vous découvrirez tout cela dans le livre, mais si cela avait été mon amie, je lui aurais remonté les bretelles en lui disant qu’elle charrie !

C’est souvent le cas dans les romans nord-américains, c’est une question de culture. Même si pour la majeure partie de ses revendications, je suis totalement d’accord avec elle !

Elle n’arrive pas à comprendre par quel détour bizarre de l’esprit des personnes plutôt bien intentionnées en viennent à la juger ainsi, confondant sa volonté légitime d’acquérir un si beau et si nécessaire métier avec de la perversité. La religion refuserait aux jeunes filles le droit d’accompagner des femmes dans leur délivrance uniquement pour protéger leur innocence et leur vertu ? Elle ignore qui a bien pu inventer cette absurdité, mais jamais elle ne l’empêchera de devenir sage-femme !

L’intrigue et les personnages

Le livre raconte comment Léonie Montreuil, une sage-femme formée sur le tas, par sa tante, dans les campagnes du Québec, va initier sa fille Flavie et être le moteur d’un établissement de bienfaisance, La Société des Dames Compatissantes, qui est en réalité un peu l’équivalent d’une maternité.

A l’époque où on accouchait chez soi, ce type d’établissement était réservé aux femmes qui devaient dissimuler leur grossesse, ou qui étaient trop pauvres pour pouvoir accoucher chez elles dans de bonnes conditions.

Les « bonnes moeurs » voulaient que les accoucheuses soient des femmes mariées, pour préserver la vertu des jeunes filles. Et comme les très rares écoles de médecines n’étaient pas ouvertes aux femmes, ni la possibilité de faire un apprentissage chez un médecin, les connaissances médicales des sage-femmes étaient limitées, empiriques ; celles-ci étaient rarement informées des derniers progrès de la médecine.

C’est contre tout cela que Léonie va lutter, en initiant sa fille Flavie à son métier dès l’âge de seize ans, en ouvrant une école de sage-femmes, en donnant des conférences, en participant aux luttes féministes… et en étant plutôt peu soumise aux diktats de l’église ! Flavie, sa fille, ira encore plus loin en caressant le rêve de devenir médecin.

Si certains les soutiennent, d’autres médecins sont totalement opposés à ces femmes « immodestes », qui remettent en cause la suprématie masculine, alors qu’elles sont gouvernées par leur « matrice » et donc pas assez rationnelles, trop émotives et trop faibles pour exercer des professions médicales.

Pendant ce temps, le Québec évolue. Il traverse des événements politiques importants, la lutte entre anglophones et francophones, déjà. Des noms comme Lafontaine, Papineau, apparaissent dans le livre. Le commerce et l’industrie se développent, les famines irlandaises envoient des milliers d’émigrants et génèrent une des dernières épidémies de choléra.

C’est aussi l’époque des utopies socialistes, avec les équivalents nord-américains de Fourrier. Mais ces socialistes vont-ils jusqu’à prôner la totale égalité entre hommes et femmes ?

Le cycle se finit en demi-teinte. Léonie a dû céder aux médecins, mais Flavie est là, qui pourra peut-être prendre la relève.

Les personnages (attention, spoilers)

Il y a plusieurs groupes de personnages : la famille de Flavie, les médecins, et l’ensemble des personnages de la Société Compatissante.

La famille de Flavie est d’un milieu populaire. Les parents, Léonie et Simon, sont plutôt libre-penseurs. Même s’ils sont catholiques, ils remettent beaucoup de dogmes de l’église en question. Simon est maitre d’école. Ils ont deux filles, toutes deux élevée de façon assez libre, et qui n’en font qu’à leur tête. Flavie, l’héroïne centrale, et Cécile, qui partira un moment avec des religieuses en mission auprès des indiens. Elle finira par vivre avec la tribu, et reviendra chez ses parents, avec une enfant métisse.

Les dames de la Société Compatissante sont plutôt des bourgeoises. Certaines, comme Vénérende Rousselle, sont mariées à des médecins, d’autres, comme Scholastique ThompsonFrançoise Archambault ou surtout Marie-Claire Garaut, qui est devenue amie avec Léonie, sont en butte aux préjugés de leurs temps et luttent pour une meilleure place pour les femmes. Le groupe des administratrices soutient le plus souvent Léonie dans ses combats contre les médecins ou contre l’interventionnisme de l’église.

Photographie d'Ignace Bourget en habit écllésiastique

L’évêque Ignace Bourget, un des principaux adversaires de Léonie Montreuil

Nicolas Rousselle, puis son fils Jacques sont les médecins attachés à la Société Compatissante. Ils ont tous les deux la même vision des sage-femmes : de simples auxiliaires, sans connaissance médicale, tout juste bonne à leur attirer une clientèle de femmes qui répugnent à montrer leur intimité à un homme, et préfèrent être accouchées par une femme. L’autre médecin de la Société, Peter Wittymore, anglophone, est beaucoup plus progressiste, mais il a peu de poids, d’abord parce qu’il est anglophone.

Marcel Provandier, Bastien Garaud sont des « bons » médecins, qui soutiennent les femmes dans leurs entreprises. On les voit au cours du roman en butte aux préjugés, se débarrasser de leurs propres conceptions, ils luttent contre eux-même parfois. Ainsi, au début du tome 1, Bastien Garaud explique, à propos des forceps :

Jamais une femme n’aurait la force de s’en servir. Je me suis déjà exercé sur un mannequin. Il faut une grande vigueur et surtout beaucoup de précision dans le geste pour ne pas déchirer les tissus. Je doute fort qu’une sage-femme, même formée par un obstétricien…

Mais à la fin, Marcel Provandier comme Bastien Garaud transmettront leur savoir à ces « faibles femmes ».

L’église, enfin, joue un rôle important. J’ai découvert à quel point le Québec avait été mis sous la coupe d’une église catholique réactionnaire. En partie parce que le clergé avait été alimenté par tous les prêtres et religieux réfractaires fuyant la révolution française ! A côté d’un curé Chicoisneau, plutôt bonhomme et qui protège Léonie, l’évêque Ignace Bourget est un véritable fanatique qui peut mettre fin à toute initiative par la menace de l’excommunication !

Maintenant, passons à l’aspect « médical » du livre.

La médicalisation de l’accouchement

Parce qu’on parle beaucoup, en ce moment, de la démédicalisation de l’accouchement, j’ai été très intéressée par ce que montre le livre : comment, pour des raisons très différentes, les médecins se sont « emparés » de l’accouchement, repoussant peu à peu les sage-femmes, en les présentant comme moins compétentes.

Léonie et sa fille Flavie sont heureuses des développements scientifiques :

Il est fini le temps où les femmes devaient accepter les souffrances de l’accouchement, en se disant qu’elles les avaient méritées et qu’elles seraient récompensées au ciel. Grâce aux découvertes de la science, il est maintenant beaucoup plus facile d’intervenir au bon moment et de soulager non seulement la mère, mais aussi son enfant.

Ce qu’elles n’acceptent pas, c’est que ce progrès scientifique se fasse contre elles. Qui mieux qu’une femme pourrait comprendre les douleurs d’une femme qui accouche ? Les forceps, le speculum sont invasifs, beaucoup plus brutaux que les mains d’une femme.

On est à l’époque où la césarienne n’existe pas, autrement que comme un moyen barbare de sortir le foetus du corps pour pouvoir le baptiser avant son décès (eh oui, les excès de l’église catholique vont jusque là !). Les mécanismes de l’éclampsie sont inconnus, et on ne peut pas avancer un accouchement autrement que par des manipulations.

Pour Léonie, pour Flavie et pour l’immense majorité des sage-femmes de l’époque, le médecin ne peut être utile que dans de très rares cas, quand cela se passe mal et qu’il faut sauver la mère avec une intervention, recoudre une femme déchirée, ou lui donner des soins après l’accouchement.

Léonie le répète à l’envie,

Accoucher n’est pas une maladie.

Plusieurs fois, les statistiques tenues par les sage-femmes et les médecins de l’époque sont rappelées, pour montrer combien les morts en couche sont rares – mais manifestement ces statistiques ne tiennent pas compte de la mortalité péri-natale (les fameuses fièvres puerpérales ou les crises d’éclampsie survenant après l’accouchement).

Une femme, assise sur une chaise, accouche devant une sage-femme agenouillée et prête à recevoir le bébé

La position habituelle pour l’accouchement

Les sage-femmes reprochent par exemple aux hommes d‘inciter les femmes à accoucher allongées sur un lit ou sur une table relevée, plus confortable pour eux que la position traditionnelle, assise sur une chaise, que l’on voit ici.

Plusieurs fois, aussi, les accoucheuses font marcher les femmes, ou leur demandent de se mettre à quatre-pattes pour trouver une position qui soulage leurs contractions.

Mais en réalité, la messe est dite. Les médecins s’organisent en corporation, fondent en 1847 un collège de médecine, sont soutenus par l’église.

Malgré tout leur savoir, les accoucheuses n’arrivent pas à s’organiser de la même façon. Incomplètement formées, sans autorisation de pratiquer des actes chirurgicaux (par exemple pour recoudre une femme), de prescrire des médicaments, elles sont obligées de faire appel aux médecins qui vont peu à peu les transformer en simples infirmières.

Dans le même temps, la transformation du rôle de la femme, qui s’embourgeoise et devient un petit être fragile à protéger à tout prix la rend plus fragile. Les corsets portés serrés pour dissimuler les grossesses, l’absence de sport, d’exercice, tout cela rend les femmes bourgeoises de moins en moins capables d’accoucher facilement.

Une scène qui symbolise parfaitement cette évolution.

Une des scènes clé du deuxième volume est celle où Léonie Montreuil et Nicolas Rousselle s’opposent lors d’un accouchement par le siège qui se passe mal. Le médecin veut utiliser les forceps, Léonie Montreuil décide de faire une « version » (tourner le bébé dans l’utérus avec ses mains, pour qu’il se présente mieux). Les deux décisions ont leur part de risque. Léonie l’emporte, mais cela se passe mal. Face à la colère du médecin qui l’accuse d’une erreur médicale, elle a tout le soutien des administratrices de la Société Compatissante qui l’exonèrent totalement. Pourtant, Flavie a un doute sur le bien-fondé de cette décision. Finalement, Léonie décidera d’apprendre à manipuler les forceps, pour être mieux à même de décider de leur utilisation.

Les progrès de la médecine

D’ailleurs, dans cette scène, quelque chose m’a profondément « choquée », en me montrant à quel point nous avons fait des progrès : pressée par l’urgence, Léonie considère qu’elle n’a pas le temps de se laver soigneusement les mains et les poignets avant de commencer sa version, qui implique de rentrer au moins une main dans le col du vagin ! Et cette « hérésie » ne lui sera pas reprochée par le médecin Nicolas Rousselle.

Vers 1850, les microbes n’étaient pas encore connus. Si on voit que les sage-femmes font plutôt attention à l’hygiène, on est loin des mesures qui seront mises en place dans les hôpitaux après les travaux de Florence Nightingale.

Les mesures d’isolement qui sont mises en place pendant l’épidémie de choléra sont bien sûr utiles, mais on voit aussi que le mécanisme de transmission est inconnu : c’est seulement parce qu’un malade a été infecté une seconde fois, qu’un médecin évoque l’hypothèse récente que l’eau des puits, infectée, pourrait être un vecteur de transmission, et pas seulement l’air et le contact avec les malades.

On voit aussi des « thérapies » qui ne sont plus utilisées de la même façon aujourd’hui. Bastien Garaud traite le typhus par l’hydrothérapie, par exemple. On sait aujourd’hui que le typhus provient d’une bactérie transmise par les poux, et se soigne avec des anti-biotiques. L’hydrothérapie n’a eu, en réalité pour effet que faire baisser la température !

Gravure montrant une femme sur un lit d'examen.

Un gynécologue examine une femme au XIX° siècle

Mais ces thérapies sont aussi l’occasion de protester -déjà – contre le développement des prescriptions de médicaments inutiles. A l’époque, d’ailleurs, les contrôles étaient beaucoup plus faibles, et les pharmaciens pouvaient plus facilement ajouter dans leurs préparations des substances dangereuses, soit par ignorance, soit par appât du gain.

L’alimentation saine, les premiers régimes, l’impact de la pollution industrielle et des mauvaises conditions de vie sur les ouvriers entassés dans des quartiers mal ventilés, travaillant dix heures par jour dans des usines, au milieu des poussières et des résidus de métaux, des vapeurs chimiques… tout cela est évoqué, et reste d’actualité !

L’accès des femmes à la profession médicale

Photo d'Elisabeth Blackwell âgée

Elisabeth Blackwell, la première femme médecin américaine

Irma Levasseur

Irma Levasseur

La première femme francophone médecin au Québec sera Irma Levasseur. Elle devra se former aux Etats-Unis, et ne pourra exercer au Québec qu’à partir de 1903, grâce à une « loi d’exception ». Par comparaison, en France, les premières femmes médecin ont été formées à l’Université en 1868 : à cette « rentrée universitaire », il y avait quatre femmes, dont trois étrangères (avec une américaine). Madeline Brès sera diplômée en 1875.  L’Allemagne avait autorisé les études médicales aux femmes bien avant, puisque la première femme médecin allemande a eu le droit d’exercer en 1754 !

C’est un recul immense de l’époque dite « Moderne ». De l’Antiquité à la fin des Lumières, les femmes pouvaient exercer la profession de médecin, même si elles n’étaient pas nombreuses.

Elisabeth Blackwell est la première femme médecin américaine. Elle reçoit son diplôme en 1849. Elle fait une apparition indirecte dans « Les Accoucheuses », où Marguerite Garaud la croise pendant son séjour à l’hôtel Dieu.

La disparition provisoire des sage-femmes

La montée du corps médical constitué va faire disparaître quasiment les sage-femmes au Québec, contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres pays (le cas de la France, où sage-femme est une profession médicale, et non para-médicale est très particulier).

Ce n’est que dans les années 1980 que la profession renaît et s’organise enfin, selon le souhait de Léonie Montreuil !

Un cycle romanesque à lire

Si vous vous intéressez à l’histoire, à la médecine, aux médecines douces, au féminisme, au Québec, si tout simplement vous aimez les belles histoires bien racontées et les portraits de femmes, alors le cycle des accoucheuses est fait pour  vous !

Approfondir le sujet

Il y a encore beaucoup à dire, et je referai surement d’autres articles sur certains sujets. En attendant, voici un peu de lecture sur le net pour en découvrir plus sur certains points :