Un mois après, le tsunami généré par l’OMS avec sa communication sur le caractère cancérigène de la viande rouge a été totalement oublié. Il faut bien reconnaître que l’actualité a été tristement remplie par autre chose. Pourtant, maintenant que les affolements corporatistes et les incompréhensions du grand public se sont calmées, il est temps, à notre avis, de faire le point, sereinement, sur le sujet. Car, malheureusement, beaucoup de journalistes ont préféré parler d’une étude sans l’avoir lue et se faire l’écho des dénégations de l’industrie agro-alimentaire, plutôt que d’expliquer ce que dit réellement cette étude et quels sont les réels dangers mis en avant.

La levée de bouclier de l’industrie, avec des phrases merveilleuses comme “le cancer est une maladie complexe que même les plus brillants esprits ne comprennent pas complètement” (et quand un toubib te guérit du cancer, c’est par hasard, ducon ?) qui rappellent les arguments de l’industrie du tabac, entre autres, n’a rien fait pour faciliter la compréhension.

Trois vaches blanches dans un pré vert

Des vaches suisses dans un environnement bien bio !
Photo sous licence CC BY NC SA de Stéphanie Booth

Alors, comme d’habitude, chez MedicActu, on est remontés à la source. On vous explique tout :

  1. pourquoi l’étude est très sérieuse, un concentré de “brillants esprits”
  2. ce qu’elle dit exactement, en particulier sur les risques et sur la différence entre viande traitée et viande non-traitée
  3. ce qu’on en pense (parce qu’on a un avis sur tout)
  4. et finalement, pour conclure, vous le saviez déjà, l’excès de viande rouge, c’est mauvais pour la santé. Et pour l’environnement…

La communication de l’OMS : certitude d’un facteur de risque

L’OMS a communiqué sur un niveau de certitude. Et pas sur un niveau de risque.

En clair…. vous êtes certain que, lorsque vous vous piquez le doigt avec une aiguille, le sang va couler, mais cela ne vous fait pas très mal : risque certain, risque faible.

Si vous vous déchirez la main sur un fil de fer barbelé et que vous n’êtes pas vacciné contre le tétanos, vous risquez de l’attraper, et là vous allez avoir très mal : risque incertain, risque élevé.

En matière de cancer, toutes les combinaisons sont possibles. La pire étant celle du risque certain et élevé, du type amiante. Or beaucoup de substances sont faiblement cancérigènes : il faut être exposé à des doses importantes pour développer un cancer.

Le problème se pose quand un cancer peut être déclenché par différents facteurs, dont certains sont hautement cancérigènes, d’autres faiblement. Dans ce cas, il faut accumuler des données statistiques importantes pour faire le tri entre les cancers déclenchés par la substance A, hautement cancérigène, et les mêmes cancers, déclenchés par une substance B, faiblement cancérigène, qui a toutes les chances de passer inaperçue quand le malade a aussi été exposé à la substance A.

Entrée de l'oms

Bâtiments de l’OMS à Genève

C’est exactement ce qui s’est passé avec la viande rouge et c’est l’objet de la communication de l’OMS.

Les facteurs de risques du cancer colo-rectal

En effet, les facteurs de risque du cancer du colon-rectum sont nombreux.

Comme pour beaucoup de cancers, l’hérédité et les antécédents familiaux joue un rôle. Le syndrôme de Lynch, qui est une maladie génétique, compte parmi les facteurs qui accroissent le risque de cancer du colon (et, pour les femmes, la transformation d’une endométriose en cancer). La présence de polypes aussi, qui peuvent dégénérer, et qu’il est recommandé d’enlever.

Deux maladies inflammatoires chroniques peuvent aussi déclencher un cancer du colon : la maladie de Crohn et la rectolite.

Enfin viennent tous les facteurs liés aux habitudes de vie, en particulier au mode d’alimentation. Or la consommation de viande est loin d’être le seul élément :

  • un tabagisme important (plus de 20 cigarettes par jour) augmente le risque de cancer du colon de façon très significative
  • l’alcool joue aussi son rôle
  • une alimentation trop riche en calories, le surpoids qu’elle entraine, surtout dans le cadre d’une vie sédentaire, a un impact important
  • l’excès de consommation de graisses animales (donc essentiellement le gras de la viande)

étaient déjà des facteurs connus.

Or le risque lié à la viande rouge est beaucoup plus faible que d’autres éléments, par ailleurs, il est difficilement dissociable de l’excès de graisse animale (celle-ci provient en effet en très grande majorité de la viande rouge).

En termes clairs, l’OMS a donc dit :

Nous sommes certains que la viande rouge “travaillée” (à laquelle des conservateurs ont été ajoutés, ou qui a été préparée, comme la charcuterie) est un facteur de risque d’apparition du cancer du colon. Nous avons de très gros soupçons sur la viande rouge “au naturel”, mais pas de certitude.

L’étude de base ? Des centaines d’études !

Donc, contrairement à ce qu’a tenté d’affirmer un représentant de l’industrie alimentaire, cette communication a été faite par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) qui regroupe les meilleurs spécialistes mondiaux, et constitue une synthèse qui a été rédigée par 22 experts, du 6 au 13 octobre, sur la base de 800 études.

Ces études étaient à la fois des suivis de cohortes (un échantillon de population, suivi sur le long terme, permettant de tirer des conclusions statistiques et des corrélations) et des revues individuelles de cas, qui permettent de valider, entre autres, de façon très précise, le mode de vie des patients et, par conséquent, le poids respectif des différents facteurs.

Assiette de charcuterie allemande

L’assiette de charcuterie, un cocktail de saveurs moyennement bon pour le corps

Se passer de viande rouge et de charcuterie ?

Le niveau de risque semble faible, l’OMS parle d’une augmentation du risque de cancer de 10% pour chaque tranche de 50 gramme de viande rouge consommée quotidiennement.

Or il est tout à fait possible, même recommandé, de rester en dessous des 50 grammes de viande quotidienne. Jusque dans les années 70, la viande n’était pas consommée à tous les repas ; lorsque qu’elle était consommée, c’était dans des proportions nettement moins importantes que maintenant. La portion de viande normale pour un adulte était – est toujours – de 100 à 120 grammes, très loin des T Bone steaks et autres maxi burgers qu’on nous propose aujourd’hui.

En alternant viande rouge, viande blanche, oeufs et poissons (les trois derniers ne donnent pas de cancer du colon), il est parfaitement possible de rester en deçà de ces 50 grammes de viande rouge quotidienne.

Le risque véritable : la viande “traitée”

La viande traitée, donc, est cancérigène avec certitude. Le poids des différents modes de traitement n’est pas différencié. Mais si on y réfléchit :

  • salaison : risque d’hypertension et de consommation de sel excessive
  • charcuterie : en général, ajout de graisse, comme liant ou conservateur, or la graisse animale est, elle-même, un facteur de risque
  • fumage : d’une manière générale, les particules en suspension dans les fumées sont cancérigènes

La qualité de la viande “non traitée” n’est pas analysée

Un point qui nous parait essentiel, et qui n’est absolument pas pris en compte dans ces études, c’est la qualité de la viande rouge, qu’elle soit traitée ou non.

Parce que, instinctivement, on se dit qu’entre une viande bio et une viande bourrée aux hormones médicaments, aliments de synthèse, etc. l’impact sur l’organisme ne doit pas être le même.

Cependant, ce que nous dit notre instinct n’est peut-être pas vrai, en tout cas dans le cas précis du caractère cancérigène ou pas.

Limiter la consommation de viande est aussi excellent pour l’environnement

La viande rouge est un des aliments les moins efficaces à produire. Les émanations gazeuses des ruminants jouent un rôle important dans l’effet de serre. Les surfaces agricoles consacrées à l’élevage comprennent non seulement les zones de pâturages, mais toutes les surfaces de culture affectées à la production de la nourriture animale, qui sont ainsi soustraites à la consommation humaine.

Enfin le marketing de l’industrie agro-alimentaire, qui nous pousse, globalement, à jeter environ 30% de la nourriture produite, soit parce qu’elle n’a pas été vendue, soit parce qu’elle n’a pas été consommée dans les temps, ce marketing donc, est très présent dans les supermarchés et les grandes surfaces, avec des “offres” qui permettent d’acheter de grandes quantités de viande à des prix apparemment avantageux.

Finalement, vous n’allez peut-être pas devenir végétariens pour autant – pourquoi pas ? – mais si cette information vous incite à réduire votre consommation de viande rouge, vous en tirerez de nombreux bénéfices pour votre santé !